Il nous manque déjà.
J’ai rencontré à plusieurs reprises l’abbé Pierre à Matignon. Aujourd’hui, comme beaucoup de Français, j’ai du chagrin.
Il avait la religion modeste. Sa foi était évidente, il n’avait pas à l’affirmer. Avec les Chrétiens, son dialogue intégrait une présence discrète presque subliminale de sa foi. Avec les autres, son cœur était la réponse à leur question. Il a servi l’Église sans jamais l’imposer.
En tant que croyant, l’abbé Pierre était pour moi un témoin. Sa force intérieure, son dénuement personnel, sa vie consacrée aux pauvres étaient puisés aux sources de sa foi, de la prière et de la rencontre avec Dieu. C’est parce qu’il croyait profondément à un Dieu personnel ayant pour chaque homme le même amour et le même projet de bonheur, et qu’il voyait dans les plus démunis la figure du Christ, que tous devaient retrouver une complète et entière dignité. C’est parce que sa foi était une source inépuisable d’espérance et de charité qu’il a mené son combat avec la certitude de convaincre et de réussir. Je crois qu’il restera, par le service des pauvres, parmi les grandes figures chrétiennes françaises, au même titre que Saint-Martin, Saint Vincent-de-Paul, ou de son contemporain fondateur d’ATD Quart Monde, le père Joseph Wrésinski, unis comme lui dans le refus de la misère.
Mais l’œuvre de l’abbé Pierre avait aussi une forte dimension laïque et pour ainsi dire morale. Agir pour donner un sens à la vie. Ne pas s’en remettre aux autres pour faire le bien. Sa devise, « Hommes debout » résume à elle seule une éthique de la vie qui reste une leçon pour ceux qui ont des responsabilités politiques.
Sa maxime : "La lutte pour mon pain, ce peut être du matérialisme; la lutte pour le pain des autres, c'est déjà du spiritualisme" exprime une philosophie fondée sur l’action, le travail, l’effort au service de la communauté toute entière. L’abbé Pierre n’a jamais voulu monter les gens les uns contre les autres comme l’époque le voulait, il n’avait aucun goût pour la dialectique de l’affrontement. Au contraire, il a toujours insisté sur l’unicité de la société et sur la nécessité de n’oublier personne, d’avoir toujours à l’esprit le sort du plus faible.
Nous lui devons beaucoup. C’est lui qui a fait reconnaître le « non-logement » comme signe et cause de la misère. Il m’avait invité à faire une « maraude » en hiver à Paris, dans les rues et sous les ponts lorsque j’étais Premier ministre. Je n’oublierai jamais ce moment. J’ai échangé cette nuit là avec un ingénieur qui, malgré son emploi, dormait dehors pour cause d’éclatement familial. Je pense aussi à cet étudiant en doctorat, d’origine africaine, qui dormait sur le trottoir car il mettait tout son argent au service de ses études… L’abbé Pierre nous faisait prendre conscience de cette évidence : les exclus sont nos frères, ils ont droit à la même dignité que n’importe quel être humain.
Cette misère sans foyer, ce cœur de misère qu’est le « non-logement », c’est l’abbé Pierre qui nous l’a fait regarder en face avec cette exigence de dignité réciproque dont il était le visage.
Cela était moins connu, l’abbé Pierre avait aussi pour préoccupation le développement des PME dont il m’entretenait souvent. La PME, structure à taille humaine, structure enracinée dans le territoire, où les personnes ont, possèdent, leur adresse, était pour l’abbé une valeur première de l’économie.
La voix douce et ferme, la tête en équilibre entre le front qui regarde en haut et la barbe qui prend racine en bas, l’abbé nous manque déjà. Notre engagement pour les nouveaux droits au logement, en particulier, pour la cohésion sociale en général, ne peut être que plus fort aujourd’hui.
Lien sur le site de Jean-Pierre Raffarin
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